Les pionniers de la littérature africaine francophone dans le domaine public
L'Afrique francophone est aujourd'hui la plus grande communauté de langue française au monde, et pourtant sa littérature reste souvent réduite, dans l'imaginaire collectif, à la génération de la négritude des années 1930-1960 — Senghor, Césaire, Damas. Cette génération est immense, mais elle n'est pas la première : dès le milieu du XIXe siècle, des auteurs africains prennent la plume en français pour raconter leur propre monde, avec plusieurs décennies d'avance. Deux d'entre eux, aujourd'hui dans le domaine public, méritent d'être (re)découverts.
Boilat, le premier regard sénégalais sur le Sénégal
Né en 1814 à Saint-Louis du Sénégal, d'un père français et d'une mère signare, l'abbé David Boilat part étudier en France, où il devient l'un des tout premiers prêtres métis catholiques. De retour au Sénégal, maîtrisant le wolof et le sérère, il est nommé directeur de l'enseignement en 1843. Dix ans plus tard, il publie Esquisses sénégalaises (1853) : la toute première étude ethnographique et historique du Sénégal rédigée par un auteur originaire du pays lui-même, à une époque où ce regard venait presque exclusivement de voyageurs et d'administrateurs européens. L'ouvrage, complété à l'origine par un atlas de vingt-quatre lithographies, couvre la physionomie du pays, les différentes peuplades, le commerce et les religions — un document unique, écrit de l'intérieur, dans un contexte où l'Afrique n'était presque jamais décrite par elle-même.
Boilat n'est pas un cas isolé : quelques années plus tôt, en 1850, Léopold Panet, métis originaire de Gorée, devient le premier explorateur à relier le Sénégal au Maroc en traversant le Sahara occidental — un exploit qu'il raconte lui-même dans la Revue coloniale. Ensemble, Boilat et Panet posent, dès le milieu du XIXe siècle, les fondations documentaires d'une littérature sénégalaise qui s'écrit à la première personne.
Rabearivelo, le premier poète moderne d'Afrique
À Madagascar, quelques décennies plus tard, un poète pousse cette démarche plus loin encore. Né en 1901 à Tananarive dans une famille modeste, Jean-Joseph Rabearivelo n'achève jamais ses études secondaires — renvoyé du collège Saint-Michel pour indiscipline — et se forme en autodidacte, gagnant sa vie comme correcteur d'imprimerie. Souvent considéré comme le premier poète moderne du continent africain, il refuse de choisir entre les deux langues et les deux traditions qui l'habitent : dans Traduit de la nuit (1935), il transcrit lui-même ses poèmes du hova, sa langue maternelle malgache, vers le français, fusionnant les deux univers plutôt que d'en sacrifier un. Rongé par des difficultés financières et l'impossibilité d'obtenir une bourse pour se rendre en France, il se suicide à Tananarive en 1937, à trente-six ans, laissant une œuvre dense (La Coupe de cendres, Presque-Songes, Chants pour Abéone) qui influencera durablement la poésie africaine et malgache du XXe siècle.
Une génération plus tardive, mais qui leur doit beaucoup
Ce n'est qu'en 1920 que paraît, avec Les Trois Volontés de Malic d'Amadou Mapaté Diagne, le tout premier roman de la littérature africaine francophone — vingt ans avant que la génération de la négritude ne s'impose sur la scène littéraire internationale. Boilat et Rabearivelo appartiennent donc à une préhistoire trop souvent ignorée de cette littérature : celle où l'écriture en français devient, pour des auteurs africains, un moyen de documenter, de transmettre et de réinventer leur propre monde — bien avant que l'Europe ne s'y intéresse comme à une littérature à part entière.
Retrouvez ces deux auteurs et bien d'autres voix francophones venues d'ailleurs que de France dans notre catalogue complet, et pour un panorama plus large de la littérature francophone au-delà de la France, notre article France ou Francophonie ?