France ou Francophonie ? La littérature d'expression française dans le monde
On dit souvent « littérature française » comme on dirait « littérature de France » — par réflexe plus que par exactitude. Or certains des textes les plus marquants écrits en français viennent de Bruxelles, de Lausanne ou de Québec, sans jamais avoir eu besoin de Paris pour exister pleinement. Le domaine public francophone est, de fait, un domaine public international.
La Belgique : un symbolisme qui rivalise avec Paris
À la fin du XIXe siècle, Bruxelles devient un foyer littéraire à part entière, en dialogue constant avec Paris mais jamais simple satellite. Maurice Maeterlinck en est la figure la plus haute : seul Belge jamais couronné du prix Nobel de littérature, obtenu en 1911, quelques mois après la publication de son essai L'Intelligence des fleurs (1910). Son théâtre symboliste, avec Pelléas et Mélisande — bientôt mis en musique par Debussy — ou L'Oiseau bleu, cultive la suggestion plutôt que la description, dans la lignée directe du mouvement symboliste français mais avec une tonalité proprement flamande, faite de brumes et de silences.
À ses côtés, Émile Verhaeren invente une poésie de la modernité urbaine et industrielle dans Les Villes tentaculaires, tandis que Georges Rodenbach fixe pour toujours l'image mélancolique de sa ville natale dans Bruges-la-Morte (1892), roman court devenu l'un des textes fondateurs du symbolisme urbain — au point d'avoir inspiré l'opéra de Korngold Die tote Stadt.
La Suisse romande : de Rousseau à Ramuz
Il est facile d'oublier que Jean-Jacques Rousseau, l'une des plumes les plus lues du XVIIIe siècle français, est né à Genève en 1712 et non en France — un rappel utile que les Lumières françaises ont aussi une part suisse. Ses Rêveries du promeneur solitaire, rédigées dans les toutes dernières années de sa vie, restent l'un des textes fondateurs de l'introspection moderne.
Un siècle plus tard, Henri-Frédéric Amiel, professeur genevois surtout connu pour son immense journal intime, laisse aussi des travaux d'historien comme Charles le Téméraire. Mais c'est Charles-Ferdinand Ramuz, né à Lausanne en 1878, qui donne à la Suisse romande sa voix la plus singulière : dans La Grande Peur dans la montagne ou La Beauté sur la terre, il façonne une langue rugueuse, proche du parler vaudois, si reconnaissable qu'elle vaudra à son œuvre complète d'entrer dans la Pléiade en 2005 — près de soixante ans après sa mort.
Le Québec : une historiographie et une littérature nées de la Conquête
Après la Conquête britannique de 1760, le Canada français doit réinventer une voix littéraire propre, loin de la métropole. François-Xavier Garneau, né à Québec en 1809, en devient la première grande plume avec son Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours, publiée en quatre tomes entre 1845 et 1852 (tome I, tome II, tome III, tome IV) : la toute première histoire du Canada rédigée en français, qui façonnera pour un siècle entier la mémoire collective canadienne-française.
Bien plus tard, Berthelot Brunet, notaire montréalais devenu chroniqueur et conteur, capture dans Le Mariage blanc d'Armandine les contradictions d'un Québec en pleine mutation au XXe siècle.
L'Afrique francophone : une voix pionnière dès le XIXe siècle
On imagine souvent la littérature africaine francophone comme un phénomène du XXe siècle — celui de la négritude et des indépendances. Elle a pourtant un précurseur bien plus ancien : l'abbé David Boilat, né en 1814 à Saint-Louis du Sénégal d'un père français et d'une mère signare, devient l'un des tout premiers prêtres métis catholiques après ses études en France. De retour au Sénégal, où il maîtrise le wolof et le sérère, il publie en 1853 ses Esquisses sénégalaises — la toute première étude ethnographique et historique du Sénégal rédigée par un auteur originaire du pays lui-même, à une époque où ce regard venait presque exclusivement de voyageurs et administrateurs européens.
Boilat n'est pas un cas isolé : quelques années plus tôt, en 1850, Léopold Panet, métis originaire de Gorée, devient le premier explorateur à relier le Sénégal au Maroc en traversant le Sahara occidental. La grande vague romanesque de la littérature africaine francophone ne viendra qu'au XXe siècle, avec des œuvres comme Les Trois Volontés de Malic d'Amadou Mapaté Diagne (1920), mais ses racines documentaires et savantes remontent bien avant.
À Madagascar, Jean-Joseph Rabearivelo, souvent considéré comme le premier poète moderne du continent africain, pousse plus loin encore cette fusion entre les mondes : autodidacte formé à la fois à la poésie française et à la tradition orale malgache, il transcrit lui-même ses vers du hova vers le français dans Traduit de la nuit (1935), refusant de choisir entre les deux langues qui l'habitent. Il ne s'agit donc pas d'une littérature « à part » : l'Afrique francophone appartient depuis toujours au même arbre linguistique que la Belgique, la Suisse ou le Québec évoqués plus haut.
Un seul domaine public, plusieurs voix
Ce que ces trajectoires ont en commun n'est pas la géographie, mais la langue : chacun de ces auteurs a pensé et écrit en français sans être français, preuve que le domaine public francophone déborde largement les frontières de l'Hexagone. Bruxelles, Lausanne, Québec ont chacune apporté au français une inflexion propre — urbaine et brumeuse chez Rodenbach, rocailleuse et paysanne chez Ramuz, patriote et fondatrice chez Garneau — sans jamais cesser d'appartenir à la même langue commune.
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