Le Maghreb dans le domaine public : d'Ibn Khaldoun aux exploratrices du Sahara
Le Maghreb occupe une place à part dans l'histoire intellectuelle : berceau d'une pensée historique fondatrice bien avant l'Europe moderne, terre d'exploration et de fascination pour des écrivains venus d'ailleurs, il a produit et accueilli des œuvres aujourd'hui dans le domaine public qui méritent d'être redécouvertes.
Ibn Khaldoun, l'inventeur de l'histoire comme science
Né en 1332 à Tunis, Ibn Khaldoun partage sa vie entre l'Andalousie, l'Afrique du Nord puis l'Égypte, alternant charges politiques et retraites studieuses. C'est retiré dans une forteresse d'Oranie qu'il rédige, entre 1375 et 1379, la Muqaddima — les Prolégomènes d'Ibn Khaldoun — un texte qui pose les fondements d'une véritable méthode historique, analysant société, économie, démographie, religion et politique bien avant que ces disciplines ne deviennent des sciences autonomes en Europe. L'historien britannique Arnold Toynbee la considérait comme la plus grande œuvre de son genre jamais écrite ; pour le géographe Yves Lacoste, elle marque l'apparition même de l'Histoire en tant que science, cinq siècles avant les historiens occidentaux qui s'en réclameront.
Eberhardt, l'exploratrice devenue algérienne
Née en 1877 à Genève, Isabelle Eberhardt rompt avec son milieu d'origine pour s'installer en Algérie, se convertir à l'islam et adopter le nom de Si Mahmoud Saadi. Exploratrice, journaliste et écrivaine, elle parcourt le Sahara à cheval, vêtue en homme, et consigne cette vie hors norme dans des textes d'une grande intensité littéraire : Dans l'ombre chaude de l'Islam, Notes de route : Maroc, Algérie, Tunisie, Pages d'Islam et Contes et paysages. Elle meurt en 1904, à vingt-sept ans, emportée par une crue soudaine à Aïn Sefra, dans le Sud algérien — mettant fin à l'une des trajectoires les plus singulières de la littérature de langue française.
Mouliéras, l'orientaliste né à Tlemcen
Né en 1855 à Tlemcen, en Algérie, Auguste Mouliéras grandit dans un environnement arabophone qui le prédestine à devenir l'un des grands orientalistes et berbérisants français de son temps. Professeur d'arabe au lycée d'Oran, il parcourt l'Algérie puis le Maroc pendant plus de vingt ans, se spécialisant dans l'étude des dialectes berbères kabyles alors peu documentés par la science européenne. Son œuvre majeure, Le Maroc inconnu, reste aujourd'hui encore une référence pour la connaissance des régions berbérophones marocaines à la fin du XIXe siècle.
Un Maghreb pensé et vécu, pas seulement traversé
Du théoricien de l'histoire universelle à l'exploratrice convertie et au berbérisant natif de Tlemcen, ces trois trajectoires racontent un Maghreb qui a produit sa propre pensée bien avant d'être colonisé, et qui a ensuite fasciné, transformé et absorbé certains de ceux qui venaient l'observer.
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