Littérature suisse romande : de Rousseau à Ramuz, un autre français
Il est facile d'oublier que Jean-Jacques Rousseau, l'une des plumes les plus lues et les plus influentes du XVIIIe siècle français, est né en 1712 à Genève et non en France. Ce n'est pas un détail : la Suisse romande a produit, sur trois siècles, une lignée d'écrivains qui pensent et écrivent en français sans jamais appartenir à la France — une littérature à la fois proche et distincte, souvent injustement absorbée dans la seule catégorie « littérature française ».
Rousseau, le Genevois qui pense l'Europe
Rousseau ne revendique jamais d'être français : il signe même certains de ses ouvrages « citoyen de Genève ». Ses Rêveries du promeneur solitaire, rédigées dans les toutes dernières années de sa vie, restent l'un des textes fondateurs de l'introspection moderne — un homme seul face à lui-même, loin des salons parisiens qui l'ont tour à tour adulé et rejeté.
Töpffer, l'inventeur genevois de la bande dessinée
Né en 1799 à Genève, fils du peintre et caricaturiste Wolfgang-Adam Töpffer, Rodolphe Töpffer doit renoncer à la peinture à cause d'une grave affection oculaire et se tourne vers l'enseignement, fondant en 1825 son propre pensionnat sur les remparts de la Vieille-Ville. C'est pour divertir ses élèves qu'il compose dans ses carnets, entre 1827 et 1844, sept histoires en images — dont l'Histoire de Monsieur Jabot (1831) — inventant sans le savoir la bande dessinée moderne, dont il rédige aussi le premier essai théorique en 1845. Ses récits de voyage illustrés, les Voyages en zigzag, comptent parmi les tout premiers du genre ; on peut aujourd'hui lire ses Nouveaux voyages en zigzag ainsi que ses Nouvelles genevoises. Il meurt à Genève en 1846.
Vinet, le théologien qui pense la littérature
Né en 1797 à Lausanne, Alexandre Vinet enseigne d'abord le français à Bâle avant de devenir professeur de théologie pratique puis de littérature française à Lausanne. Figure majeure du réveil protestant suisse, défenseur de l'indépendance totale de l'Église face à l'État, il consacre une partie de son œuvre à la critique littéraire française dans ses Études sur la littérature française au XIXe siècle — un regard suisse, protestant et distancié sur les lettres françaises de son temps, publié entre 1840 et 1851. Il meurt en 1847 à Clarens.
Cherbuliez, le Genevois de l'Académie française
Né en 1829 à Genève, fils d'un pasteur helléniste de l'Académie de Genève, Victor Cherbuliez étudie à Paris, Bonn puis Berlin avant de devenir l'un des romanciers les plus lus de la Revue des Deux Mondes, signant parfois du pseudonyme G. Valbert. Naturalisé français en 1880 seulement, il est élu à l'Académie française dès 1881 — preuve que la frontière entre lettres suisses et françaises a toujours été poreuse. On peut lire ses romans Meta Holdenis ou Miss Rovel.
Amiel et Ramuz : deux voix plus tardives
Un peu plus tard, Henri-Frédéric Amiel, professeur genevois surtout connu pour son immense journal intime, laisse aussi des travaux d'historien comme Charles le Téméraire. Mais c'est Charles-Ferdinand Ramuz, né à Lausanne en 1878, qui donne à la Suisse romande sa voix la plus singulière du XXe siècle : dans La Grande Peur dans la montagne ou La Beauté sur la terre, il façonne une langue rugueuse, proche du parler vaudois, si reconnaissable qu'elle lui vaudra d'entrer dans la Pléiade en 2005, près de soixante ans après sa mort.
Une littérature de la distance
De Rousseau à Ramuz, ce qui frappe est la constance d'un regard légèrement décentré sur la langue française — ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. C'est peut-être ce qui donne à la littérature suisse romande sa tonalité propre : moins portée à l'esbroufe parisienne, plus attentive au paysage, à l'introspection, à la mesure.
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