Littérature belge francophone : la Jeune Belgique et ses scandales
À la fin du XIXe siècle, la littérature belge francophone n'existe pour ainsi dire pas encore comme catégorie reconnue : on écrit en français à Bruxelles, mais dans l'ombre de Paris. En quelques années à peine, un groupe de jeunes écrivains réunis autour de la revue La Jeune Belgique, fondée en 1881, change complètement la donne — au point de produire le seul prix Nobel de littérature jamais décerné à un Belge.
Camille Lemonnier, le « maréchal des lettres belges »
Tout commence, en un sens, avec Camille Lemonnier, né en 1844 à Ixelles, qui impose le naturalisme en Belgique avec une œuvre abondante d'une soixantaine de volumes — on le surnomme d'ailleurs le « Zola belge ». Quand son roman Un mâle provoque un scandale en 1881, la jeune génération organise en représailles, le 27 mai 1883, un banquet en son honneur où Georges Rodenbach le proclame « maréchal des lettres belges » — un geste de défi collectif qui marque la naissance d'une conscience littéraire nationale. On peut découvrir cette veine naturaliste, tour à tour brutale et lyrique, dans Ceux de la glèbe ou Le Possédé.
Georges Eekhoud, le peintre de la Campine
Orphelin très jeune, élevé dans une famille bourgeoise francophone, Georges Eekhoud cofonde en 1881 le mouvement de La Jeune Belgique aux côtés d'Albert Giraud et de Georges Rodenbach. Peintre réaliste du petit peuple flamand de sa région natale, la Campine, il publie La Nouvelle Carthage (1888) avant de provoquer, en 1899, un scandale retentissant avec Escal-Vigor — premier roman de la littérature belge de langue française à traiter ouvertement de l'homosexualité, poursuivi en justice à sa parution.
Rodenbach, Verhaeren, Maeterlinck : le sommet symboliste
C'est cette même génération qui porte le symbolisme belge à son sommet. Georges Rodenbach fixe pour toujours l'image mélancolique de sa ville natale dans Bruges-la-Morte (1892), tandis qu'Émile Verhaeren invente une poésie de la modernité urbaine et industrielle dans Les Villes tentaculaires. Mais c'est Maurice Maeterlinck qui porte le mouvement jusqu'à sa consécration ultime : seul Belge jamais couronné du prix Nobel de littérature, obtenu en 1911, quelques mois après L'Intelligence des fleurs (1910). Son théâtre, avec Pelléas et Mélisande, bientôt mis en musique par Debussy, cultive la suggestion et le silence plutôt que la description.
Van Lerberghe et Giraud : le vers pur
Deux autres voix complètent ce tableau symboliste. Charles Van Lerberghe, né à Gand en 1861, rejette les canons parnassiens pour une langue épurée et musicale — on peut le découvrir dans sa pièce Les Flaireurs, tandis que son recueil le plus célèbre, La Chanson d'Ève (1904), reste l'un des sommets du lyrisme symboliste belge. Albert Giraud, de son côté, connaît une postérité inattendue : son recueil Pierrot lunaire (1884), cycle de cinquante rondels autour du personnage de la commedia dell'arte, est traduit en allemand puis mis en musique par Arnold Schönberg en 1912 dans une œuvre atonale devenue un jalon de la musique du XXe siècle — bien après que Giraud, lui, ait publié Éros et Psyché, autre recueil marquant de son œuvre.
Une identité littéraire née de la confrontation avec Paris
Ce qui frappe, à relire cette génération, c'est la vitesse avec laquelle une poignée d'écrivains a fait exister une littérature belge francophone à part entière — non pas en s'écartant du français, mais en le pliant à un imaginaire propre : la Flandre brumeuse de Rodenbach et d'Eekhoud, la ville industrielle de Verhaeren, le mystère feutré de Maeterlinck. La Jeune Belgique, revue de combat autant que d'esthétique, aura suffi à faire de Bruxelles, l'espace de deux décennies, l'un des foyers les plus vivants de la littérature en langue française.
Retrouvez tous ces auteurs belges et bien d'autres dans notre catalogue complet, et pour un panorama plus large de la littérature francophone au-delà de la France, notre article France ou Francophonie ?