Par où commencer avec la poésie française : cinq recueils essentiels
Entre 1830 et 1873, la poésie française change plus radicalement qu'en deux siècles précédents. Cinq recueils, disponibles gratuitement sur le site, retracent ce basculement du lyrisme romantique à ce qui deviendra la modernité poétique.
Poésies nouvelles — Alfred de Musset, 1836-1852
Musset y rassemble les poèmes écrits après la rupture douloureuse avec George Sand, dont La Nuit de mai, La Nuit d'octobre et les autres « Nuits » qui comptent parmi les sommets du lyrisme romantique français. Il y théorise, presque malgré lui, l'idée que la souffrance est la matière première du poète — « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, / Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots » reste l'un des vers les plus cités du romantisme français.
Les Contemplations — Victor Hugo, 1856
Hugo publie ce recueil en deux parties, « Autrefois » et « Aujourd'hui », charnière qu'il fait coïncider avec la mort de sa fille Léopoldine, noyée en 1843. Le recueil bascule ainsi en son centre même, du lyrisme joyeux de la jeunesse au deuil et à la méditation métaphysique. C'est l'œuvre où Hugo pousse le plus loin l'idée que la poésie personnelle peut porter une réflexion sur le destin et l'au-delà, sans jamais cesser d'être un journal intime en vers.
Les Fleurs du Mal — Charles Baudelaire, 1857
Condamné pour outrage aux bonnes mœurs dès sa publication — six poèmes seront interdits par la justice française jusqu'en 1949 —, ce recueil invente une poésie qui trouve la beauté dans la ville moderne, la décadence et le mal plutôt que dans la nature ou le sentiment. Baudelaire, qui admirait et traduisait Edgar Allan Poe (une autre œuvre déterminante pour la littérature policière, racontée dans un article dédié), fait du poète un explorateur des « paradis artificiels » et des zones d'ombre de l'âme urbaine — fondation directe de la poésie moderne.
Poèmes saturniens — Paul Verlaine, 1866
Premier recueil publié de Verlaine, encore marqué par l'influence de Baudelaire et du Parnasse, mais où s'esquisse déjà cette musicalité propre au poète — son art poétique proclamera plus tard : « De la musique avant toute chose ». Verlaine y expérimente des mètres impairs et des sonorités qui feront de lui, avec Rimbaud et Mallarmé, l'une des voix majeures du symbolisme naissant.
Une saison en enfer — Arthur Rimbaud, 1873
Rimbaud a dix-neuf ans, vient de rompre avec Verlaine dans les conditions dramatiques que l'on sait (Verlaine lui avait tiré dessus à Bruxelles quelques mois plus tôt), et publie ce texte étrange, à mi-chemin entre poème en prose et confession halluciné — le seul de ses livres publié de son vivant. Il y règle ses comptes avec sa propre entreprise poétique avant de cesser d'écrire, à vingt ans, pour ne plus jamais y revenir. Peu de textes de la littérature française portent une telle charge d'adieu.
Du sanglot romantique au vertige moderne
Ce que ces cinq recueils dessinent, c'est moins une évolution qu'une accélération : en une génération, la poésie française passe de la confidence lyrique à l'exploration du mal, de la musicalité et de la rupture totale avec le sens. Retrouvez Alfred de Musset, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud dans le catalogue.