Baudelaire traducteur d'Edgar Allan Poe : la véritable histoire du Corbeau en français
Il faut imaginer la scène : 1847, Charles Baudelaire a vingt-six ans, encore peu connu, et tombe par hasard sur quelques nouvelles traduites d'un auteur américain dont on ne parle pas en France. Il racontera plus tard avoir éprouvé, à cette lecture, un choc de reconnaissance presque vertigineux — l'impression de retrouver, sous une autre plume et dans une autre langue, des phrases qu'il aurait pu écrire lui-même. Cette rencontre de papier va occuper Baudelaire jusqu'à sa mort, en 1867. Vingt ans d'une fidélité qui confine à l'obsession.
Car Baudelaire ne traduit pas Poe par à-coups, en dilettante : il en fait un chantier systématique, presque une deuxième œuvre. Il apprend l'anglais avec une rigueur d'autodidacte, correspond avec des Américains pour vérifier le moindre détail biographique, traduit méthodiquement l'essentiel de la prose de Poe — les Histoires extraordinaires (1856), les Nouvelles Histoires extraordinaires (1857), les Aventures d'Arthur Gordon Pym (1858), l'essai cosmologique Eureka (1864). Il ira jusqu'à batailler contre l'image, alors répandue en France, d'un simple faiseur d'histoires macabres — en insistant, lui, sur la rigueur presque mathématique de sa construction narrative.
Traduire l'intraduisible
C'est pourtant un poème, et non une nouvelle, qui deviendra sa traduction la plus célèbre : The Raven (1845), publié en français sous le titre Le Corbeau dès 1853. Le problème que pose ce texte est presque insoluble : toute sa force tient à une musicalité entêtante, au retour lancinant du mot nevermore, à un système de rimes internes que le français ne peut reproduire sans trahir le sens.
Baudelaire tranche, et le choix fera longtemps débat : renoncer à toute tentative de vers, traduire Le Corbeau en prose poétique. Là où l'anglais chante — « Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing » — Baudelaire écrit : « Loin dans cette obscurité regardant, je me tins longtemps à douter, à craindre, à rêver des rêves qu'aucun mortel n'avait jamais osé rêver auparavant. » Ce n'est pas un mot-à-mot. C'est un pari : sauver l'atmosphère et la charge émotionnelle plutôt que la mécanique sonore, quitte à perdre la musique littérale du poème. Une génération plus tard, Mallarmé retraduira à son tour l'ensemble des poèmes de Poe, avec une attention plus grande à la forme — deux réponses irréconciliables à une même question, celle qui hante quiconque traduit un poème : que sauve-t-on, le sens ou la musique ?
Une dette qui a changé la littérature française
Au-delà de la prouesse, cette rencontre a un poids historique réel : c'est très largement grâce à Baudelaire que Poe devient, en France, une référence majeure — plus commentée, à certains égards, que dans son propre pays à la même époque. Le fantastique « à la française » de la fin du siècle, chez Villiers de l'Isle-Adam notamment, doit beaucoup à ce relais. Baudelaire lui-même reconnaîtra une dette envers Poe dans sa propre figure du poète maudit, isolé et incompris — celle-là même qu'il retravaillera à son compte dans Les Fleurs du Mal.
Lire les deux textes côte à côte
L'édition disponible sur le site propose Le Corbeau et sa traduction par Baudelaire en regard du texte original — l'occasion de voir, vers après vers, comment l'un des plus grands poètes français a choisi de faire exister un texte américain dans sa propre langue, plutôt que de simplement le transposer.
Pour poursuivre : les bibliographies complètes de Baudelaire et d'Edgar Allan Poe.