Cinq pièces qui racontent l'histoire du théâtre français
Le théâtre français n'a pas évolué en ligne droite : il s'est construit par ruptures, chaque génération redéfinissant contre la précédente ce qu'une pièce a le droit de faire. Voici cinq œuvres, du Grand Siècle jusqu'à la fin du XIXᵉ, qui marquent chacune un basculement.
L'Avare — Molière, 1668
Harpagon, vieillard rongé par l'obsession de sa cassette d'or, est prêt à sacrifier l'amour de ses propres enfants plutôt que d'entamer sa fortune. Molière reprend un ressort hérité de la comédie latine (Plaute avait déjà écrit un avare, dans L'Aulularia, deux mille ans plus tôt) mais y insuffle une observation sociale que ses contemporains n'osaient pas : la satire d'un vice bourgeois, jouée devant la cour elle-même. C'est le socle sur lequel toute la comédie de caractère française va se construire.
Cinna, ou la Clémence d'Auguste — Corneille, 1641
Corneille invente, avec Cinna, la tragédie politique à la française : un complot contre l'empereur Auguste, une conjuration menée par ceux-là mêmes qu'il a comblés d'honneurs, et un dénouement stupéfiant pour l'époque — la clémence plutôt que le châtiment. La pièce deviendra une référence pour tout pouvoir cherchant à mettre en scène sa propre magnanimité : Napoléon lui-même en fera une lecture favorite. On y trouve, condensé en cinq actes, tout l'art cornélien du dilemme moral porté à son point de tension maximal.
Phèdre — Racine, 1677
Où Corneille construit des héros qui dominent leurs passions par la volonté, Racine montre des êtres emportés malgré eux. Phèdre, épouse de Thésée, se consume d'un amour interdit pour son beau-fils Hippolyte — passion qu'elle sait monstrueuse, qu'elle combat, et qui la détruit malgré tous ses efforts. Racine reprend le mythe grec (Euripide, puis Sénèque, l'avaient déjà porté à la scène) pour en faire l'exemple absolu de la tragédie classique française : unité de temps, de lieu, d'action, et une langue d'une pureté que trois siècles n'ont pas ternie.
Hernani — Victor Hugo, 1830
La première représentation d'Hernani, le 25 février 1830, tourne à l'émeute. Les partisans du théâtre classique, choqués par les libertés que prend Hugo avec les règles héritées de Corneille et Racine — vers brisés, mélange des registres, action qui déborde les unités —, s'affrontent dans la salle même à la jeune garde romantique, menée par Théophile Gautier en gilet rouge. La « bataille d'Hernani » restera comme l'acte de naissance officiel du drame romantique français. Hugo confirmera cette révolution huit ans plus tard avec Ruy Blas, où un valet amoureux de la reine d'Espagne porte, une fois encore, cette même ambition : mélanger le sublime et le grotesque, la cour et le peuple, dans une seule et même pièce.
Cyrano de Bergerac — Edmond Rostand, 1897
Deux siècles après Molière, Rostand referme la boucle : il renoue avec l'alexandrin et le panache à une époque où plus personne n'y croyait, en pleine domination du naturalisme de Zola. Le triomphe est total — on peut lire le récit complet de cette soirée et de la pièce dans un article dédié. Cyrano prouve, contre toute attente, que le grand style classique n'était pas mort : il attendait simplement qu'on ose encore l'écrire.
Un même art, cinq révolutions
Comédie de mœurs, tragédie politique, tragédie passionnelle, drame romantique, comédie héroïque : ces cinq pièces ne se ressemblent pas, et c'est précisément ce qui les relie. Le théâtre français ne s'est jamais figé sur une formule — il s'est réinventé à chaque génération, souvent dans la douleur d'une bataille littéraire, parfois dans le triomphe d'un seul soir.
Retrouvez Molière, Corneille, Racine, Victor Hugo et Edmond Rostand dans le catalogue.