Cyrano de Bergerac : le panache d'Edmond Rostand contre le naturalisme triomphant
Le soir du 28 décembre 1897, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, personne ne s'attend à un triomphe. Edmond Rostand n'a que vingt-neuf ans, une poignée de pièces à peine remarquées derrière lui, et propose une « comédie héroïque » en vers, en pleine époque naturaliste et symboliste, où plus grand monde ne croit encore aux histoires de panache et de bravoure gratuite. La représentation dure plus de quatre heures. À la fin, la salle entière est debout. On raconte que Rostand, submergé, reçoit dans la soirée même les insignes de chevalier de la Légion d'honneur, épinglés par un ministre présent dans la salle et emporté comme tout le monde. En une soirée, un inconnu devient l'auteur français le plus célébré de sa génération.
Un anachronisme volontaire
Ce qui frappe, avec le recul, c'est le culot du geste. En 1897, la littérature française a le regard tourné vers Zola et le roman expérimental, vers Mallarmé et la suggestion symboliste — vers tout, en somme, sauf vers l'héroïsme flamboyant et les alexandrins déclamés. Rostand, lui, choisit délibérément l'anachronisme : une action située en 1640, un héros du Grand Siècle, une langue versifiée que le naturalisme croyait enterrée. Le pari est risqué ; le triomphe, cinglant. Cyrano de Bergerac ne connaîtra, de toute l'histoire du théâtre français, guère d'équivalent en matière d'adhésion populaire immédiate.
Un personnage emprunté à l'Histoire, réinventé par la légende
Cyrano n'est pas une pure invention. Savinien de Cyrano de Bergerac a réellement existé, de 1619 à 1655 : spadassin réputé, libre penseur, auteur d'une œuvre posthume, L'Autre Monde, récit satirique d'un voyage vers la Lune et le Soleil qui préfigure, avec deux siècles d'avance, certains ressorts de la science-fiction moderne — et que l'on peut d'ailleurs lire, dans son texte original, directement sur le site. Rostand s'empare de ce personnage réel, de son nez fameux et de sa langue acérée, pour en faire une figure quasi mythologique : un homme dont l'esprit et le courage sont sans égal, mais qui se croit à jamais disqualifié de l'amour par la seule disproportion de son visage.
Le nez, le panache, et l'art de perdre avec grandeur
Tout le ressort dramatique tient dans ce paradoxe : Cyrano, trop fier pour supplier qu'on l'aime malgré son apparence, préfère prêter son esprit au beau mais balourd Christian pour séduire Roxane à sa place — écrivant pour un autre les lettres d'amour qu'il n'osera jamais signer de son nom. Rostand y déploie une virtuosité verbale rare, dont la fameuse tirade du nez, où Cyrano tourne en dérision, avec une jubilation vertigineuse, toutes les moqueries qu'on pourrait lui adresser avant que quiconque n'ait le temps de les formuler. Mais c'est le mot final de la pièce qui en résume tout l'esprit : mourant, ayant tout perdu — la gloire, la fortune, l'amour de Roxane qu'il n'obtiendra qu'in extremis, trop tard —, Cyrano refuse encore de céder sur un seul point. On ne lui prendra pas, dit-il, son panache. Le mot, déjà existant, doit à cette réplique d'être entré dans la langue courante avec le sens qu'on lui connaît aujourd'hui : cette élégance du geste qui persiste jusque dans la défaite.
Pourquoi la pièce résiste, plus d'un siècle après
Cyrano de Bergerac a ceci de rare qu'elle a traversé, presque intacte, les modes littéraires qui l'ont suivie — modernisme, existentialisme, minimalisme contemporain — sans jamais cesser d'être jouée, adaptée, citée. Peut-être parce qu'elle offre ce qu'aucune école littéraire, aussi brillante soit-elle, ne peut à elle seule fournir : le plaisir sans détour de l'esprit, du courage, et d'une défaite qu'on choisit d'affronter debout.
Lisez Cyrano de Bergerac et, en miroir, L'Autre Monde du véritable Savinien de Cyrano de Bergerac — deux textes, deux siècles d'écart, un même nom devenu légende.