Victor Hugo : le siècle fait homme
Le 1er juin 1885, le corbillard des pauvres — Hugo l'a expressément demandé dans son testament — traverse un Paris noir de monde jusqu'au Panthéon. Deux millions de personnes suivent le cortège : c'étaient alors les plus importantes funérailles jamais organisées en France. Lamartine, plus tôt dans le siècle, avait dit de lui qu'il serait « la France elle-même dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus pur » ; à sa mort, la formule ne semble plus une exagération. Peu d'écrivains ont, de leur vivant, autant incarné leur époque que Victor Hugo n'a incarné le XIXᵉ siècle français.
Un roman qui a sauvé une cathédrale
En 1831, Notre-Dame de Paris n'est pas seulement un roman : c'est un acte de sauvetage. La cathédrale, à l'époque, tombe en ruine — mutilée pendant la Révolution, menacée de démolition pure et simple par une administration qui la juge sans valeur. Hugo, en en faisant le véritable personnage central de son roman — bien davantage que Quasimodo ou Esmeralda —, déclenche une prise de conscience publique qui aboutira, quelques années plus tard, à la grande restauration menée par Viollet-le-Duc. Sans ce roman, l'édifice que Paris a vu brûler puis renaître sous nos yeux au XXIᵉ siècle aurait peut-être disparu bien avant. Peu de livres peuvent se targuer d'avoir littéralement sauvé leur propre décor.
Le roman-monde : Les Misérables
Trente ans plus tard, en 1862, Les Misérables pousse le projet hugolien plus loin encore : embrasser, dans un seul roman-fleuve, toute la société française de la Restauration à la monarchie de Juillet. L'ancien bagnard Jean Valjean, transformé par la grâce d'un évêque, poursuivi sans relâche par l'inflexible inspecteur Javert, devient le fil conducteur d'une fresque qui traverse les bas-fonds parisiens, les couvents, les barricades de l'insurrection de 1832. Hugo y défend une conviction qui traverse toute son œuvre : que la misère sociale, plus que la nature humaine, fabrique le crime — et qu'aucun homme n'est réductible à sa pire faute.
Dix-neuf ans loin de la France
Cette conviction, Hugo la paiera cher. Opposant déclaré au coup d'État de Napoléon III en 1851, il choisit l'exil plutôt que la soumission : d'abord la Belgique, puis les îles anglo-normandes, Jersey puis Guernesey, où il restera dix-neuf ans, refusant même l'amnistie proposée en 1859 par fidélité à ses principes. C'est dans cet exil qu'il achève Les Misérables, et qu'il écrit une bonne part de son œuvre poétique majeure. Il ne rentre en France qu'à la chute du Second Empire, en 1870, salué en héros.
Un engagement qui dépasse la fiction
Hugo n'a jamais séparé la littérature de l'engagement. Le Dernier Jour d'un Condamné, publié dès 1829, est l'un des premiers grands réquisitoires littéraires contre la peine de mort — un texte qui influencera, bien après lui, tout un siècle de débat abolitionniste. On retrouve la même énergie polémique, tournée cette fois contre le pouvoir impérial, dans Napoléon le Petit, pamphlet féroce écrit depuis l'exil.
Pourquoi il reste indépassable
Peu d'écrivains ont occupé, à la fois, le roman, le théâtre, la poésie et le combat politique avec une telle constance d'intention. Hugo n'écrivait jamais pour distraire seulement : chaque roman porte une cause, chaque cause devient un roman. C'est peut-être ce qui explique qu'un siècle et demi après sa mort, Les Misérables reste l'un des romans français les plus lus au monde, et Notre-Dame, sauvée par ses pages, toujours debout.
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