Littérature russe : histoire, particularités et cinq romans essentiels
Il y a quelque chose de presque déraisonnable dans la vitesse à laquelle la littérature russe s'impose au monde. Là où les lettres françaises ou anglaises s'écrivent en continuité depuis des siècles, l'essentiel de ce que la planète entière reconnaît aujourd'hui comme « la » littérature russe tient dans une fenêtre d'à peine cent ans, entre le début du XIXe siècle et la révolution de 1917 — dans un empire encore majoritairement rural, où le servage n'est aboli qu'en 1861. Cette concentration extrême rend d'autant plus vertigineuse l'intensité de ce qui s'y écrit.
On reconnaît un roman russe entre mille à quelques obsessions qui reviennent, livre après livre, comme des motifs. La profondeur psychologique, d'abord : chez Dostoïevski surtout, on descend dans la conscience d'un personnage jusque dans ses recoins les plus inavouables, avec une patience qui influencera tout le roman occidental du siècle suivant — de Proust à Faulkner, nombreux seront ceux à reconnaître cette dette. Le poids moral et religieux, ensuite, presque toujours en filigrane, teinté d'orthodoxie : chez Dostoïevski, un crime n'est jamais raconté sans son châtiment intérieur, le titre même de son roman le plus célèbre l'annonçant sans détour. La démesure du territoire aussi — steppes, forêts, distances continentales — qui pèse chez Gogol ou Pouchkine presque autant qu'un personnage. Et un rapport ambigu, enfin, à l'autocratie et à la censure : Dostoïevski lui-même connaît, en 1849, l'arrestation et une simulation d'exécution avant d'être déporté au bagne sibérien pour avoir fréquenté un cercle jugé subversif. On n'écrit pas impunément, dans la Russie tsariste ; on écrit souvent malgré elle, ou contre elle, dans les marges de l'allégorie.
Crime et Châtiment — Fiodor Dostoïevski
Un étudiant pauvre de Saint-Pétersbourg, Raskolnikov, commet un meurtre par pure idéologie — persuadé d'appartenir à une catégorie d'êtres supérieurs autorisés à transgresser la morale commune — puis s'effondre, chapitre après chapitre, sous le poids d'une conscience qu'il ne parvient plus à faire taire. Publié en 1866, c'est sans doute l'œuvre la plus juste pour ressentir, de l'intérieur, cette intensité psychologique propre au roman russe.
Tarass Boulba — Nicolas Gogol
Une épopée cosaque, violente et lyrique, où un vieux chef affronte le déchirement d'un fils passé à l'ennemi par amour. Gogol y déploie un souffle épique très différent du réalisme urbain de Dostoïevski — plus proche du conte populaire porté jusqu'à l'incandescence tragique.
Boris Godounov et Eugène Onéguine — Alexandre Pouchkine
Pouchkine est à la littérature russe ce que Dante est à l'italienne : celui après qui plus rien ne s'écrit tout à fait pareil. Boris Godounov, drame de la culpabilité et de l'illégitimité du pouvoir, doit beaucoup à sa lecture de Shakespeare ; Eugène Onéguine, roman en vers d'une virtuosité rare, raconte l'ennui d'une jeunesse aristocratique qui n'aime jamais au bon moment. Pouchkine mourra en 1837, à trente-sept ans, des suites d'un duel mené pour défendre l'honneur de son épouse — sa vie aura eu la même intensité romanesque que ses personnages.
Les Cosaques — Léon Tolstoï
Moins connu que les grandes fresques à venir, ce roman de jeunesse — nourri du séjour de Tolstoï dans le Caucase comme jeune officier — annonce déjà l'obsession qui traversera toute son œuvre : l'authenticité paysanne opposée à l'artifice de la vie mondaine et militaire. Tolstoï finira par fuir cet artifice pour de bon : parti seul, âgé, de sa propriété familiale en 1910, il mourra quelques jours plus tard dans la gare isolée d'Astapovo.
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