Dostoïevski : l'écrivain de la conscience et du gouffre
En décembre 1849, sur la place Semenovski de Saint-Pétersbourg, un jeune écrivain de vingt-huit ans attend, avec une vingtaine d'autres condamnés, d'être fusillé. On lui a lu sa sentence, on lui a passé la chemise blanche des suppliciés, le peloton est en joue. Puis, seulement alors, un aide de camp arrive au galop porter la grâce impériale : la peine de mort est commuée en travaux forcés en Sibérie. Fiodor Dostoïevski passera les quatre années suivantes au bagne, enchaîné, pour avoir simplement fréquenté un cercle de discussion jugé subversif par la police du tsar. On ne sort pas indemne d'une exécution simulée. On peut soutenir, sans grande exagération, que toute l'œuvre à venir de Dostoïevski est écrite depuis ce quart d'heure suspendu entre la vie et la mort.
Une vie écrite au bord du gouffre
Le bagne n'est pas la seule épreuve. Dostoïevski souffre d'épilepsie — un mal qu'il transposera directement dans ses romans, notamment chez le prince Mychkine de L'Idiot, dont les crises deviennent presque des instants de révélation mystique. Il est aussi joueur, d'une addiction ruineuse et documentée, qui le poursuit dans les casinos de Bade et de Wiesbaden et le contraint, par dettes, à signer un contrat d'édition léonin : livrer un roman en un mois, faute de quoi son éditeur récupérerait tous les droits sur son œuvre passée. Pour tenir ce délai impossible, Dostoïevski dicte Le Joueur — titre qui ne doit rien au hasard — à une jeune sténographe, Anna Grigorievna Snitkina, en vingt-six jours. Il l'épousera l'année suivante. On ne trouvera pas plus tard, dans les leçons données sur « l'art d'écrire », de meilleur exemple de la manière dont la nécessité la plus triviale peut façonner un chef-d'œuvre.
Le roman comme tribunal de la conscience
Ce que Dostoïevski invente, ou en tout cas porte à une intensité que personne avant lui n'avait atteinte, c'est un roman où la conscience du personnage devient elle-même le lieu de l'intrigue. Le critique russe Mikhaïl Bakhtine forgera plus tard, pour le décrire, le concept de roman « polyphonique » : chez Dostoïevski, les personnages ne sont pas de simples porte-voix des idées de l'auteur — ils pensent, contredisent, argumentent avec une autonomie presque insubordonnée, comme si plusieurs consciences véritablement indépendantes cohabitaient à l'intérieur d'un même livre. Nietzsche, pourtant peu enclin à l'admiration facile, écrira dans Crépuscule des idoles que Dostoïevski fut « le seul psychologue [...] dont j'aie eu quelque chose à apprendre ». Freud lui-même consacrera un essai entier, Dostoïevski et le parricide (1928), à l'analyse des Frères Karamazov.
Crime et Châtiment — descendre avec Raskolnikov
C'est dans ce roman de 1866, disponible en intégralité sur le site, que cette mécanique atteint sa forme la plus lisible pour qui découvre Dostoïevski. Rodion Raskolnikov, étudiant pauvre de Saint-Pétersbourg, échafaude une théorie glaçante : certains êtres, hommes d'exception au-dessus de la morale commune — il pense à Napoléon —, auraient le droit de transgresser la loi pour accomplir de grandes choses. Il tue une vieille prêteuse sur gages pour vérifier, sur lui-même, s'il appartient à cette catégorie. Le roman ne raconte pas une enquête : la police n'a quasiment besoin d'aucune preuve, tant Raskolnikov se dénonce lui-même, jour après jour, par les tourments d'une conscience qui refuse de se taire. Sonia Marmeladova, jeune prostituée d'une foi absolue, devient alors moins une amoureuse qu'une figure rédemptrice, celle par qui l'aveu, puis le pardon, deviennent possibles — jusqu'à l'épilogue sibérien, où le bagne rejoue, presque littéralement, l'exil que Dostoïevski lui-même a connu.
Une œuvre plus vaste, en partie hors du site
Il faut le dire avec honnêteté : le catalogue ne propose pas encore les autres grands romans de Dostoïevski — Les Frères Karamazov, L'Idiot, Les Démons — qui complètent, avec Crime et Châtiment, l'ossature de son œuvre majeure. On y trouve en revanche quelques textes plus courts et moins connus, à découvrir en complément : L'Arbre de Noël, Calcul exact et Carnet d'un inconnu. Aucun n'a l'ampleur de Crime et Châtiment, mais tous portent, en miniature, la même obsession du gouffre intérieur.
Pourquoi il reste, pour beaucoup, le plus grand
On peut aimer Tolstoï pour son ampleur, Gogol pour son ironie, Pouchkine pour sa musique — mais Dostoïevski occupe une place à part : celle de l'écrivain qui n'a jamais détourné le regard du pire de ce dont une conscience humaine est capable, ni de ce qui, parfois, la sauve malgré tout. C'est peut-être cela, plus que toute autre qualité littéraire, qui explique pourquoi tant de lecteurs, un siècle et demi plus tard, continuent de le tenir pour indépassable.
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