Les mouvements de la littérature française : classicisme, Lumières, romantisme, réalisme, symbolisme
Il y a une chose que la littérature française fait mieux que toute autre tradition : se retourner contre elle-même. Là où la littérature anglaise avance par grandes figures solitaires et la littérature russe par l'intensité de quelques romanciers concentrés sur un seul siècle, la littérature française, elle, ne cesse de se théoriser en train de se faire — chaque génération se levant contre la précédente, manifeste ou préface à la main, comme s'il fallait toujours justifier par écrit le droit d'écrire autrement.
Le classicisme (XVIIe siècle) — la règle avant tout
Tout, ici, obéit à des règles héritées de l'Antiquité — unité de temps, de lieu, d'action —, au nom d'un idéal de mesure qui juge suspect le moindre débordement formel. Cette rigueur n'empêche pas la bataille : en 1637, Le Cid de Corneille déclenche une querelle retentissante, l'Académie française reprochant à la pièce de malmener la vraisemblance malgré son triomphe public. On croit souvent le classicisme sage et tranquille ; il naît, en réalité, dans le fracas d'une polémique.
Trois voix suffisent à en sentir toute l'amplitude : L'Avare de Molière, la comédie de caractère à son sommet — écrite quelques années à peine avant qu'il ne s'effondre sur scène en jouant Le Malade imaginaire, en 1673 ; Bérénice de Racine, où la douleur amoureuse se dépouille de toute violence spectaculaire pour ne garder que le renoncement pur ; et Cinna, ou la Clémence d'Auguste de Corneille, l'héroïsme confronté au pardon et au pouvoir.
Le Siècle des Lumières (XVIIIe siècle) — la raison contre l'arbitraire
Entre le classicisme et le romantisme, un siècle entier se fait souvent oublier dans les récits trop pressés : celui où la littérature devient une arme philosophique. Voltaire publie Candide en 1759, sous couvert d'anonymat à Genève pour échapper à la censure, quatre ans après le tremblement de terre de Lisbonne qui a ébranlé toute l'Europe intellectuelle. À travers les mésaventures absurdes de son héros, le conte ridiculise l'optimisme philosophique de Leibniz — « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » —, une phrase que Voltaire retourne en dérision à chaque nouvelle catastrophe qui s'abat sur ses personnages. On rit, chez Candide, ou l'Optimisme, mais c'est un rire qui mord.
Le romantisme (première moitié du XIXe siècle) — la rupture
Contre la raison classique et contre l'ironie voltairienne, le romantisme revendique l'émotion, l'individu, l'Histoire, le sublime. Victor Hugo, qui en est la figure la plus complète, du théâtre au roman, provoque en 1830 une véritable bataille rangée au théâtre lors de la création d'Hernani — restée dans l'histoire littéraire sous le nom de « bataille d'Hernani », partisans du classicisme finissant et jeunes romantiques enthousiastes s'y affrontant presque physiquement dans la salle. On lit Notre-Dame de Paris et Les Misérables en gardant à l'esprit que Hugo n'a jamais écrit une ligne sans vouloir, aussi, faire l'Histoire.
Le réalisme puis le naturalisme (milieu-fin XIXe siècle) — décrire le monde tel qu'il est
Réaction au romantisme jugé trop lyrique et trop épris de lui-même, le réalisme veut peindre la société avec une exactitude presque documentaire. Balzac construit ainsi La Comédie humaine — plus de quatre-vingt-dix romans et nouvelles reliés entre eux par des personnages qui réapparaissent d'un livre à l'autre, comme s'ils continuaient de vivre en dehors des pages qu'on referme. Flaubert, lui, sera traîné en justice en 1857 pour Madame Bovary, accusé d'outrage à la morale publique — la même année, très exactement, où Baudelaire subit un procès identique pour Les Fleurs du Mal. Le naturalisme, avec Zola, radicalise ensuite l'ambition réaliste en s'inspirant des sciences de son temps.
- Le Père Goriot — Honoré de Balzac
- Madame Bovary — Gustave Flaubert
- Germinal — Émile Zola (voir aussi notre guide de lecture Zola)
Le symbolisme (fin XIXe siècle) — suggérer plutôt que décrire
En réaction, cette fois, au réalisme et à son souci du détail matériel, les poètes symbolistes cherchent à suggérer plutôt qu'à décrire, à faire entendre une musique et des correspondances secrètes plutôt qu'à représenter fidèlement le monde. Baudelaire meurt en 1867 sans avoir vu les six poèmes censurés des Fleurs du Mal officiellement réhabilités — il faudra attendre 1949 pour que la justice française efface enfin cette condamnation. Rimbaud écrit Une saison en enfer en 1873, à dix-neuf ans à peine, au sortir d'une liaison orageuse avec Verlaine qui s'achève cette année-là par un coup de feu tiré à Bruxelles. Verlaine, de son côté, théorisera la musicalité du vers symboliste dans son Art poétique — « De la musique avant toute chose », en ouverture d'un texte devenu la profession de foi du mouvement tout entier.
- Les Fleurs du Mal — Charles Baudelaire, souvent considéré comme le point de départ du mouvement
- Une saison en enfer — Arthur Rimbaud
- Bibliographie complète de Paul Verlaine
Une littérature qui ne cesse de se relire elle-même
Ce qui frappe, en comparaison des traditions russe ou anglaise, c'est à quel point la littérature française a toujours voulu se penser en train de se faire — chaque mouvement naissant en polémique contre le précédent, presque toujours avec un texte programmatique à l'appui. C'est aussi ce qui rend son histoire, une fois qu'on en tient le fil, si facile à parcourir.
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